• Diamants du Kalahari : chronique d’un désastre annoncé

    Diamants du Kalahari : chronique d’un désastre annoncé

    Une plaine herbeuse brûlée par le soleil, et la savane, à perte de vue, que déchire ici et là quelques épineux isolés, comme des îlots verts dans un océan de paille. A mon approche, des springboks, ces « antilopes à ressort » s’égayent en bonds gracieux. Une fois la distance de sécurité rétablie, elles se retournent, et posent sur moi leur regard humide. Ici, les rencontres avec les humains sont rares. Elles ne doivent savoir que penser de l’étrange bipède que je suis…

    Nous sommes au Botswana, dans la réserve animalière du Kalahari Central, le CKGR, un territoire de 52 000 Km2 établi en 1961 par le Protectorat britannique pour servir de refuge à la faune endémique, et au peuple premier d’Afrique australe, les San.

    Les derniers chasseurs-cueilleurs d’Afrique australe
    Les San du CKGR, aussi appelés Bushmen ou Basarwa par l’ethnie majoritaire Tswana, vivent principalement de cueillette et de la récolte de melons sauvages, et s’efforcent de faire survivre quelques temps encore leur mode de vie traditionnel semi-nomade dans cet environnement aride.
    Une vie spartiate en harmonie avec la Nature, dont ils s’accommodaient fort bien avant que le gouvernement botswanais ne décide de les expulser du CKGR en 1997 et 2002, pour les parquer dans des camps de regroupement bâtis à la hâte aux abords de la réserve. La raison officielle invoquée par le gouvernement à l’époque est la protection de la vie sauvage du CKGR, et la volonté de faire entrer les San dans le monde moderne, de gré… ou de force.

    Les San les appellent « lieux de mort »
    En visitant Kaudwane, l’un de ces camps de regroupement, on a cependant tôt fait de réaliser que le monde moderne promis par le gouvernement aux San s’est résumé à ses fléaux: Sida, chômage, alcoolisme et dépression. Il faut dire qu’autour du camp, il y a de l’eau, certes, une clinique, d’accord, mais aucune possibilité d’emploi pour un peuple nomade sédentarisé de force, et échoué au milieu de nulle part. Un peuple naufragé, aliéné, et promis à une mort culturelle imminente.

    Chassés à cause des diamants
    Le soir tombe sur Kaudwane, et nous nous rendons au shebeen, le débit de boisson, où viennent s’enivrer les San dès qu’ils ont touché la maigre pension que leur consent le gouvernement, de l’ordre de 15 euros par mois. Là, nous rencontrons un homme ivre, qui danse seul, dans la pénombre de cette cour de terre battue jonchée de boîtes vides de bières bon marché.
    L’homme témoigne: « Je m’appelle Madala. Je viens au shebeen parce que je n’ai rien à faire, rien à manger. Je viens partager la boisson des autres. J’ai été expulsé du village de Gope, dans le CKGR en 2002, en même temps que tous les autres villageois. Et je sais très bien que si j’ai été chassé de chez moi, c’est à cause des diamants… »

    Des diamants sous le sable
    Mais pendant ce temps, à Gope où vivait autrefois Madala, on s’affaire. C’est que pour Gem Diamonds, propriétaire de la concession minière, il y a du pain sur la planche: sous 80 mètres de sable se trouve un filon évalué à 3 milliards de dollars. L’exploitation minière démarrera courant 2011 et durera une trentaine d’année,  en plein CKGR, et ce avec  la bénédiction de ce même gouvernement botswanais qui jugeait la présence de quelques nomades chasseurs-cueilleurs nuisible pour la vie sauvage du CKGR!

    Une menace pour la vie et l’environnement
    Il semble pourtant évident qu’exploitation minière et protection de la vie sauvage ne peuvent faire bon ménage. D’ailleurs le rapport d’impact environnemental commandité en 2008 par Gem Diamonds à Marsh Environmental Services, un bureau d’étude sud-africain, fait état de graves menaces pour la faune et la flore du CKGR. Parmi ces menaces: la perte d’habitat, dans un milieu pour le moment totalement intact; l’introduction d’espèces végétales non-endémiques; les animaux écrasés par camions et véhicules légers sur la route d’accès de 45 kilomètres qui va être construite pour desservir la mine; l’altération de l’écosystème du lieu; la modification des routes de migration animales; une hausse prévisible du braconnage, en facilitant l’accès à une partie du parc non grillagée; le risque d’empoisonnement des animaux par les produits chimiques nécessaires à l’exploitation minière; l’attraction d’animaux à des points d’eau artificiels.
    Parmi les nombreuses espèces animales présentes à Gope, au moins cinq d’entre elles sont classées sur la liste des espèces menacées de la convention IUCN: trois espèces de vautours, une de faucons et des félins: les lions.

    Le début de la fin
    Le bureau d’étude payé par Gem Diamonds pour évaluer l’impact prévisible de l’exploitation diamantifère sur le site de Gope a d’ailleurs tenu à prévenir ses clients: « Cette première perturbation d’un milieu encore virginal peut ouvrir la voie à d’autres opérations futures, minières ou autres. Ce phénomène, que l’on a observé partout dans le monde, risque de se produire dans le CKGR. Il est de notre responsabilité de prendre du recul et de conseiller la plus grande prudence… »
    Mais face à la manne économique que représente l’industrie minière pour un pays comme le Botswana, les arguments écologistes n’ont que peu de poids. Bientôt le sol d’un des derniers sanctuaires d’Afrique sera éventré par les machines, à la recherche de la pierre précieuse. En quittant le Botswana, me revient un proverbe indien: «  Quand le dernier arbre sera abattu, le dernier poisson pêché et la dernière rivière disparue, l’Homme découvrira que l’argent n’est pas comestible… »

    Pour protester contre l’exploitation sur le site de Gope et pour que leurs terres et leur dignité soit rendues aux San, vous pouvez écrire courtoisement  à l’ambassadeur du Bostwana (en résidence à Bruxelles) :

    Monsieur l’Ambassadeur du Bostwana,
    169, avenue de Tervuren
    B1150 Bruxelles
    BELGIQUE

    Email : bostwana@brutele.be


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